L'horreur économique, Viviane Forrester



L'horreur économique, V. Forrester, éd. Fayard, 1996  (extrait)

 

       Pour moi l’Horreur économique découle d’un leurre : nous ne sommes pas dans un temps de crise, mais dans une mutation de civilisation. C’est la première fois que, sur cette planète, l’existence des hommes n’est plus indispensable ni pour la faire fonctionner ni éventuellement pour produire du profit. Le garde fou du nombre d’humains nécessaires est en train de disparaître. On s’aperçoit qu’il y a pire que d’être exploité, c’est de ne plus être exploitable dans une société qui est toujours fondée sur le travail sous forme d’emploi (qui générait cette exploitation). Notre société se veut de plus en plus économique, et dans cette logique on ne nous cache pas que nous en sommes la dépense superflue. Or, bien sûr, en démocratie, on ne fait pas périr des gens, on les laisse dépérir. Dans un régime totalitaire, ce serait, au moins énoncé. Vigilance donc : on peut parler d’entrer en résistance, il en est temps. Si, à l’exploitation par le travail se greffe l’exclusion d’une société toujours fondée sur l’emploi (alors qu’il disparaît) la vie salariée (alors qu’elle disparaît) sous un régime dur on pourrait passer à l’étape suivante : l’élimination. Dans un film, j’ai vu une ouvrière du textile de l’Aisne, jetée comme le sont ceux qui subissent les plans sociaux poser la question : “que pouvons nous devenir alors ? Nous mettra-t-on dans des camps ?”. On parle toujours de rafistoler une ère industrielle révolue qui a disparu au son des mêmes ritournelles : “priorité à l’emploi !” dans les pays du G7 (les 7 pays les plus riches du monde) mais un pays riche n’est pas forcément un pays prospère. Le chômage a doublé entre 71 et 94, et cela empire, mais, sur le fond, on a toujours les mêmes promesses fallacieuses, lesquelles, même si elles étaient tenues, demanderaient des décennies pour qu’il y ait retour à des conditions de vie décentes,...et cela, avec un milliard d’humains de plus dans 10 ans. 

Ce que j’ai voulu dénoncer ce n’est pas la fin de l’emploi, qui, il n’y a pas si longtemps, correspondait d’ailleurs à une utopie- c’est l’exploitation qui en est faite : qu’on nous fasse tourner en rond, dans un système très méthodique, grâce à quoi on parvient à exploiter de plus en plus facilement une population de plus en plus grande. Un salaire est toujours indispensable pour survivre, et il y a moins de salaires, donc on frôle le crime. A notre époque, il devrait se faire le deuil de l’emploi, mais c’est difficile de faire le deuil d’une ère dans laquelle nous sommes encore complètement insérés, où nous avons nos racines et où nous respirons, toujours avec les mêmes critères, les mêmes concepts, comme au XIXème, quand le travail ne manquait pas, que la structure de nos sociétés était effectivement basée sur cela. En tenant donc pour anormal ce qui devient de plus en plus courant (le manque de travail), on culpabilise les gens et on perpétue, on encourage par exemple, la honte de certains chômeurs d’être au chômage, ce qui est de plus en plus aberrant : est-ce qu’on “mal mené sa barque” ? N’a-t-on pas, plutôt, basculé dans des statistiques ...qui vous attendaient ? Une partie de la population a honte de n’avoir pas de travail, ou peur de le perdre si elle en a, ce qui les met à la merci de ceux qui peuvent les exploiter. Cette honte et cette peur devraient être cotées en Bourse, car ce sont des éléments très importants du profit. Le profit est toujours le moteur de nos sociétés, mais on n’en parle jamais, pas plus que des vrais privilèges. Il ne s’agit pas d’être radicalement contre les profits : cela correspond à des pulsions humaines et les refouler peut conduire à des fantasmes. Nous sommes dans une société qu’on peut dire symétrique du système soviétique, (pour lequel, s’entend bien, je n’avais aucune sympathie), dans une pensée unique inverse. En schématisant : là-bas, la logique unique était éradiquer le profit ; ici, c’est de le favoriser, sans en parler. Notre société nous est présentée comme obligatoirement sous la coupe d’une Economie de Marché -poule aux œufs d’or- dont la croissance économique créerait des emplois, d’où notre dépendance complète. En faussant, comme souvent, le vocabulaire, on parle de créations de richesses supposées être aussitôt collectives ! C’est ce qu’on appelait avant, tout bêtement, bénéfices et supposés aussi générer de l’emploi. Or des sociétés, largement bénéficiaires, licencient à tour de bras. On les appelle cependant “les forces vives de la nation”. Pour moi ces forces vives d’un pays ne peuvent être que tous ses habitants -pas ses seuls citoyens- ou, plus élitairement, les artistes, les écrivains. Si on appelle ainsi actuellement ceux dont on dit qu’ils “prennent des risques” et sont les seuls à le faire, créateurs car chefs d’entreprises, on sait pourtant que ce sont eux qui, dès qu’ils en ont l’occasion, délocalisent, si cela devient intéressant pour eux. Que devient, alors, la force vive des travailleurs ? Mon livre n’est pas pessimiste, il donne plus d’espoir, il libère : ce qui est plus désespérant, c’est de laisser entendre qu’il n’y a pas d’autres choix, qu’il n’y a pas d’autre alternative, que nous sommes verrouillés dans ce système ; ce qui est faux, hypocrite.

Je suis romancière, essayiste (et La Violence du calme est un essai politique), et pour moi, la politique ne peut se faire qu’en nous référant, chacun de nous, à l’économie ; on ne peut pas ne pas s’y intéresser, sinon on ne peut entendre que les discours que d’autres veulent bien nous dire. L’économie, c’est ce qu’il y a de plus puissant, de plus secret, qui circule, mystérieusement et qui atteint chaque destin : un Shakespeare actuel ne pourrait l’ignorer. Là, j’ai essayé d’entendre ce qui est caché, non par complots, machinations, mais à notre vue et à notre insu en même temps. Quatre exemples.

  •        En mars 1996, lors de l’annonce aux USA d’une baisse probable du chômage, immédiatement, sur tous les marchés boursiers de la planète, la Bourse dégringole spectaculairement. La première page des journaux titrait “priorité à l’emploi”, mais dans les pages intérieures, en place modeste, le ton est différent : “la chute à la Bourse est due à la panique devant la mauvaise nouvelle de la baisse du chômage”.

  •        Le langage des organismes internationaux -puissances riches de l’argent de la planète, intermédiaires entre les entreprises économiques privées et les gouvernements- et dont les conseils aux gouvernants se font souvent sous forme d’injonctions, est révélateur, aussi, dans les bulletins internes de ces organismes et pas dans ce qui peut paraître dans la presse publique. Par exemple :

- En 1994, on peut lire dans le bulletin de l’OCDE “pour obtenir un ajustement donné des salaires, il faudra un niveau plus élevé du chômage conjoncturel” .

- Par ailleurs, dans le bulletin de la Banque Mondiale : “Une flexibilité accrue du marché du travail  (en dépit de sa mauvaise réputation, le mot étant un euphémisme renvoyant à des baisses de salaires et des licenciements) -est essentielle pour toutes les régions entreprenant des réformes en profondeur.”

- Le Fonds Monétaire International renchérit : “Des gouvernements européens doivent se lancer avec audace dans une réforme profonde des marchés du travail ; l’assouplissement de ceux-ci passe par la refonte de l’assurance chômage, du salaire minimum légal, et des dispositions légales qui protègent l’emploi”.

 

J’ai des centaines de citations de ce style en réserve. Il ne s’agit pas là de langage électoral, minaudier, en gants blancs, mais de la brutalité de ce qu’on nous fait subir de plus en plus, contre laquelle, en Europe et en France on résiste encore. Le modèle américain et sa fausse prospérité (misère voyante) est riche aussi de dangers : nombreux poor workers. La classe moyenne sortait de la pauvreté par l’investissement et la confiance en la croissance, celle là même dont les financiers disent que “la bulle de croissance va crever”. La Bourse se grippe. Dans cette première puissance mondiale, la classe moyenne se précarise, les “bonnes intentions” de Clinton, il ne les a pas poursuivies. L’ex-Conseiller économique de Clinton, Robert Reech, ( ?) disait au Monde “la disparité des revenus aux USA, et l’absence de protection sociale, sont telles que cela ne serait même pas toléré en Europe”. A la fin de son dernier mandat, la question avait été posée aux américains : “Préférez vous un travail mal payé ou un chômage bien indemnisé (ce qui n’existe pas aux USA) ?”. Est-ce vraiment ce qui est à proposer ? A cette scandaleuse question, vertueuse réponse a été donnée : “travail, même mal payé”. La réponse était prévue dans la question même. La question que moi je crois entendre souvent, posée ou pas, est celle ci : “Faut-il donc mériter d’avoir le droit de vivre ?” La réponse aussi, je crois l’entendre : “Oui, il faut être utile à la société.” Le travail gratuit, pas payé du tout, semble même proposable en France.1[5].

Il faudrait être rentable, employable, “profitable au profit”. La preuve : actuellement, on confond complètement utilité et rentabilité. Les mouvements des internes, des médecins et, il y a peu, des enseignants, le manifestent. On supprime des postes alors qu’il en manque et que c’est prioritaire, on ferme des hôpitaux, on enlève aux médecins leurs moyens de pratiquer la médecine, ce qu’on “fait passer” en disant que tout cela -Enseignement et Santé publique, indispensable pourtant à la vie d’un pays- n’est pas rentable actuellement, alors : bon à jeter ?. Il y a assez peu de très grands mouvements sociaux par rapport à cela, à la perspective d’une société sans avenir propre. Le modèle de vie autorisé, licite, qui continue à s’y proposer est celui de la vie salariée, dont les jeunes savent pour la plupart qu’elle est confisquée. Dans les générations précédentes, même quand les jeunes, en cours d’études, avaient des envies de faire autre chose, ils avaient au moins l’impression que dans leurs études il s’agissait d’une initiation à la société, et pas à être jeté par la société ! Ce qu’on propose aux jeunes, c’est des carrières de demandeurs d’emplois, des carrières à l’ANPE (qui elle devrait être complètement périmée, n’aurait pas lieu d’être) : on demande à des gens, semaine après semaine, mois après mois, année après année, pour ne pas perdre des indemnités, de chercher. On leur demande “une recherche de travail opiniâtre et permanente”. Or on sait que, pour la plupart ils n’en trouveront pas, ou que, s’ils en trouvent, ce seront des emplois qui les renvoient à la même ANPE quelques mois après. C’est-à-dire qu’ils passent leur temps à “se faire jeter” à se sentir inutiles, ce que personne n’est. Ce sont des valeurs humaines gaspillées, gâchées d’une façon scandaleuse, et la honte... c’est de là qu’elle s’enracine.

Peut-on encore accepter une société structurée selon un modèle qui n’est plus ? C’est à regarder en face. Même si on ne peut exempter la classe politique d’avoir à “rabibocher” à court terme ce qui peut l’être : ne pas laisser se ravager des destins, cela c’est même à exiger. Ce qu’il faut surtout, c’est réfléchir ensemble -et forcément avec des conflits de pensées autour de ces questions- au fait qu’on ne peut plus continuer à exploiter cette situation actuelle. On ne peut plus prôner la flexibilité actuelle (Banque mondiale) et ceci en employant ces mots “plan social”, pour ce qui est de plus a-social -licencier- et “dégraissage”, mot non plus hypocrite mais abject, ignoble, mot qui rappelle que comme à Auschwitz, de là graisse des personnes peut faire des savons. Tous les termes “sympathiques” sont d’ailleurs récupérés, par exemple marché libre ne renvoie pas à souplesse mais à inflexibilité, férocité. Ce serait comique, ces renversements de sens, si ce n’était pas si dramatique : flexibilité c’est bien licenciement, quand, comme, où on veut.... On raconte que “c’est pour mieux te sauver mon enfant” quand on chasse des immigrés, on raconte maintenant, tout à coup, que c’est pour protéger les “bons immigrés” des autres, “illégaux”, qui leur font de l’ombre à eux, eux qu’on voulait, avant, chasser. Le thème et la méthode sont vieux comme le monde : diviser pour régner. Secteur public contre secteur privé, vieux contre jeunes, “Français de souche” contre immigrés, et immigrés “légaux” contre immigrés “clandestins” (sans papiers plutôt, ils ne sont pas clandestins pour ceux qui les exploitent). On focalise l’opinion, en prétendant que se sont les immigrés qui font le chômage ; ce que faisant, on la détourne du fait que, en vérité, ce sont les délocalisation et les fuites de capitaux qui créent du chômage et cela à très grande échelle. Cette chasse à l’étranger est une chasse aux pauvres : on a rarement vu un émir scotché dans un charter ! Dans le défilé contre les lois Debré, des manifestants portaient à l’épaule un carré de papier : “à qui le tour ?” Ces personnes mêmes que leur voisin encombre, parce qu’il n’a pas tout à fait les mêmes habitudes qu’eux, ne se rendent pas compte que, même si elles votent FN ce seront elles qui “encombreront” peut-être ensuite dans un régime pareil, et ainsi de suite, de plus en plus de gens...!

Avant même de lutter contre, de résister, il y a à savoir d’abord “où nous en sommes”, avec une très grande lucidité, comment, “nous sommes gérés de cette façon là”. Rappelons nous Vilvorde. Cela donne des indications ! Je ne veux bien sûr pas céder au chantage à la Solution, j’ai le droit, vous aussi, de critiquer, de critiquer “à mort”, même si je n’ai pas, si vous n’avez pas de solutions, car cela n’enlève pas le droit et le devoir de dire la vérité. Il y a d’ailleurs, toujours une solution, quant on pose la bonne question, les vrais problèmes. Ce ne sont pas mes “états d’âme” que j’ai donnés dans mon livre, mais j’ai essayé de “faire un constat”, mettre un peu à plat le système et repérer les fausses questions qui masquent les vrais problèmes. Il ne s’agit pas de donner des solutions à des problèmes dénaturés, faussés (et, pas innocemment) : etceux-là, des millions de solutions sont en permanence “trouvées”, on voit avec quels résultats !

Ce qui est indispensable comme moyen d’agir déjà (et mon livre tourne autour de ça) c’est de

  •        refuser de continuer à vivre dans une société anachronique

  •        voir quelle est la situation et comment elle est exploitée

  •        réagir, mais à partir de cela. De plus, avant même d’envisager une autre répartition du travail, voir la nécessité qu’il y ait une autre répartition des richesses, car c’est toujours aux mêmes qu’on demande de partager le peu qu’ils ont, les plus faibles, ceux dont il n’est jamais vraiment question, les “non mentionnés”.

 

En Corée, pays jeune industriellement, les travailleurs se sont révoltés contre cette flexibilité. A Vilvorde, il y a eu mobilisation, intérieure et extérieure, contre la fermeture, annoncée imminente, d’une usine de 3100 personnes, usine qui venait d’être rénovée à coup de milliards, salariés donnés en modèle à tous les sites Renault car ayant accepté tous les sacrifices qu’on leur avait demandés pour être performant.... La fermeture de Vilvorde est différée pour l’instant, et Renault condamnée symboliquement. Cette fermeture quasi illico concernera (it) 5 à 7000 directement sur la région, et, là aussi, les actions Renault mont(ai) ent en flèche.

On m’a dit, s’opposant à mon propos : “ Ne trouvez-vous pas « logique » cette fermeture ?”

Si on accepte de la dire “logique”, c’est qu’on vit dans une société qui n’est pas “vivable, licite, possible”, où l’on n’est accepté que si l’on est des “robots ratés”, et qu’on y coûte moins cher que des machines.”

Quant à l’aspect “humanitaire” que représenterait la délocalisation d’usine dans des pays ayant besoin d’emplois, bien sûr ils en ont tous besoin, mais on profite de situations médiévales et on les fait ainsi persister. Ce système, d’ailleurs, a fait faillite chez nous. On n’en est plus, comme il y a peu, à pouvoir espérer que notre prospérité (relative) se répande ; c’est plutôt la misère qui se mondialise....

 

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